|
Baudelaire: le voyage vers l’infini
Par Thich nu Minh Tâm
Plan : Baudelaire: Le voyage vers
l’infini I
Introduction I.
Baudelaire:
une figure représentant l’aspiration à la recherche de la paix
immanente II.
L’incompatibilité
entre la conscience et l’inconscience a)
Définition :
la conscience d’extermination b)
Développement
des aspects de l’incompatibilité de la conscience ·
Conscience
pathétique ·
Conscience
isolée ·
Conscience
déclinée III.
L’itinéraire
vers l’infini IV.
Conclusion Baudelaire : Le voyage vers
l’infini I.
Introduction Vivant
dans une époque féodale, au sein d’une société bourgeoise et témoignant
nombre de changements misérables de la vie extérieure comme intérieure,
Baudelaire, un des poètes français les plus influençant sur la
nouvelle génération, a aspiré à échapper à sa douleur intime et à
trouver un abri idéal pour son âme perdue.
Pour lui, la vie humaine est peinte d’une couche trop sombre et
lugubre : l’homme se sent impuissant, ébahi, solitaire, soucieux,
déraciné, blasé, et désespéré. Sur
son visage, on voit clairement la trace de la souffrance, de la tragédie,
du désespoir et de l’échec de la race humaine.
C’est le commencement du cycle noir, la couleur est grise . . .
Nul ne peut être sauvé ou guéri par ses propres efforts.
Le seul remède, c’est de commencer à faire un pèlerinage
vers un lieu idéal comme Baudelaire l’a imaginé, l’a rêvé à
travers ses poèmes immarcescibles. II.
Baudelaire : une figure représentant l’aspiration à la
recherche de la paix immanente Baudelaire
est né le 09 avril 1821. Il
fait partie de la deuxième génération romantique et
aussi celle des Parnassiens et des Réalistes.
Il vit aussi en même temps avec des géants comme Flaubert, des
Goncourt, de Champfleury et de Courbet . . . Nous ne connaissons pas
bien son enfance et sa jeunesse mais nous savons qu’il a passé une
enfance très solitaire, souffrant beaucoup du remariage de sa mère
avec un homme rigide et étroit d’esprit.
Plus tard, cette douleur a transformé en des vers sanglotants : ‘Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage Traversé ça et là par de brillants soleils ; Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits
vermeils.’[1]
La
jeunesse du poète est présentée ici comme un ténébreux orage qui
jette des hurlements sauvages, plein de colère sur la terre.
Cet orage représente l’impression de trouble permanente dans
l’âme blessé de ce jeune Baudelaire. Ce qui ajoute à son mal
physique (le mal du ventre) c’est le fait de ne pas savoir clairement
la cause de son Mal. Est-ce que c’est sa faute ?
Est-ce que c’est la faute du progrès matériel ?
Pourquoi il a tant souffert ?
etc. ‘Tous ces troubles
d’âme sont traduits par une impression de solitude, une angoisse, un
découragement et surtout une absence totale de désir : l’ennui.’[2] Plus
malheureusement encore pour ce pauvre poète, sa blessure intrinsèque
ne peut jamais être guérie quand il voit les transformations brutales
de Paris sous le règne de Napoléon III.
Baudelaire a grandi dans le Paris de Louis Philippe dont beaucoup
de quartiers anciens dataient du Moyen Age – mais ces places vieilles
et austères-là sont maintenant complètement détruites ou remplacées
par de modernes appartements. Vraiment
le Second Empire est une époque de grande prospérité matérielle avec
le développement du chemin de fer, l’éclairage au gaz, les machines
à vapeur, l’électricité, etc. ; mais tous ces progrès
modernes-là, comme des vagues de mer furieuses, ont tellement poussé
notre Baudelaire jusqu’au bout du désespoir et du malheur qu’il a
pensé au suicide. Il
a confessé à son ami Poulet- Malassis : ‘Depuis
assez longtemps, je suis au bord du suicide et ce qui me retient,
c’est une raison étrangère à la lâcheté et même au regret,
c’est l‘orgueil qui m’empêche de laisser des affaires embrouillés.’[3]
‘Je me tue - sans chagrin
. . . Je me tue parce que je ne puis plus vivre, que la fatigue de
m’endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables.
Je me tue parce que je suis inutile aux autres – et dangereux
à moi-même. Je me tue
parce que je me crois immortel, et que j’espère.’[4] Mais
à cause de ce fait de suicide non- réalisé, Baudelaire a noyé sa vie
dans l’alcool et l’opium pour oublier tout, pour oublier lui-même,
un être malheureux, péché, et rebel.
Plus il a du mal, plus il écrit. Et sous l’influence de l’opium, de
l’alcool durant sa longue quête insatisfaite de la Beauté, de la Vérité,
du Bien, Baudelaire se voit constamment partagé entre l’extase et
l’horreur de la vie : ‘‘A
quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère,
de silence, de paix et de parfums ? O béatitude ! Ce que nous
nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse,
n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant
connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde ?’
‘Horreur ! Je me souviens, je me souviens !
Oui ! Ce taudis,
ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. . .’ ‘Dans ce
monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit
. . .’[5] Cette
ère est en train d’agoniser. Toutes les valeurs morales et
spirituelles sont écrasées terriblement sous le talon cruel du matérialisme. L’homme devient de plus en plus débauché, hypocrite,
indifférent devant le malheur d’autrui . . . Il ne reste que le mot
‘argent’ et son pouvoir effrayant.
Emporté par ce trouble d’âme et aussi par la société
immorale dans laquelle il vit, l’homme est assujetti à la folie.
Nietzsche, Gérard de Nerval, Strindberg, Ezra Pound, Van Gogh, Antonin
Artaud et combien d’autres écrivains, philosophes ou poètes se
trouvent perdus . . . Quant à Baudelaire, notre malheureux poète,
incapable de suicider ou d’éviter la folie, il a essayé de
son mieux à la recherche de la paix immanente par les voyages
imaginaires dans ses poèmes, comme il a écrit à sa mère dès février
1858 : ‘Il me tarde sincèrement
d’être loin de cette maudite ville où j’ai tant souffert et où
j’ai tant perdu de temps . . . Qui sait si mon esprit ne se rajeunira
pas là-bas, dans le repos et le bonheur ?’[6] Dans
ses poèmes, Baudelaire rêve toujours d’un monde meilleur, un monde
idéal plein de soleil tiède, au ciel bleu avec des nuages blancs,
d’une mer romantique, avec la présence de sa belle aimée . . . un
paradis terrestre juste pour les deux amants, loin du monde des humains
. . . : ‘D’aller là-bas vivre ensemble Aimer a loisir, aimer et mourir . . . Si mystérieux . . . La, tout n’est qu’ordre et
beauté Luxe, calme et volupté.’[7] Cette
illusion d’un paradis de deux est exprimée aussi dans « L’invitation
au voyage » en prose dans le Spleen de Paris, un autre œuvre célèbre
de Baudelaire : ‘Il est un
pays superbe . . . que je rêve de visiter avec une vieille amie.
Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord . . . C’est
la qu’il faut aller vivre, c’est la qu’il faut aller mourir !
Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est a la Nature !’[8]
Est-ce que ce paradis artificiel que
le poète imaginait, est vraiment son repos et son bonheur ?
III. L’incompatibilité
entre la conscience et l’inconscience A.
Définition : la conscience exterminatrice Qu’est-ce
que c’est l’incompatibilité de la conscience ?
« Mais tu es toujours ton propre
dangereux ennemi »
Nietzsche
(Also Sprach - Zarathustra Erster Teil, WomWege des
Schaffenden)
L’homme
est toujours son propre ennemi. ‘L’homme est un loup pour l’homme.’[9]C’est
moi qui est mon unique ennemi. J’échappe
à cet ennemi, c’est- à- dire je m’en fuis.
L’incompatibilité entre la
conscience et l’inconscience a causé l’homme à devenir son propre
ennemi. L’homme souhaite
toujours à détruire son ennemi ; mais le moment où il a vaincu
son ennemi est aussi le moment où il est vaincu, parce que l’ennemi
est lui-même, personne d’autre.
De ce point de vue, l’homme cherche le détachement de cette
prison de conscience.
L’image de l’homme est la fuite.
Cette fuite se trouve dans son souffle et
plus sa conscience se développe, plus l’homme s’enfuit
vigoureusement – mais plus il s’enfuit, plus il est torturé misérablement
par le Mal. Le symbole de
cette fuite de l’homme, dans la Bible, est Caïn.
Caïn a tué son frère parce qu’il est insatisfait envers
l’injustice de Dieu. Et
Dieu a traité rudement Caïn, l’a puni à devenir ‘un
fugitif et un vagabond sur la
terre (Genesis 4, 12 : a fugitif and a vagabond shalt thou be
in the earth).’
Caïn est l’image le plus représentative
de nous-même; chacun de nous possède un démon dans son intérieur : ‘Sans cesse à mes côtés
s’agite le Démon ; Il nage autour de moi comme un air impalpable . . . Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu, Haletant et brisé de fatigue, au milieu Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes.’[10] Et
nous sommes des vagabonds et des fugitifs : ‘Race de Caïn, ton supplice, Aura-t-il
jamais une fin ? Race de Caïn, tes entrailles, Hurlent la faim comme un vieux chien. Race de Caïn, sur les routes Traîne ta famille aux abois.’ [11]
Tous les hommes sont des fugitifs.
Les artistes, les amants, les romantiques, les péchés, les fous,
les suicidés sont des fugitifs les plus misérables : Rimbaud,
Nijinski, Kafka, Strindberg, Hemingway . . . Ces hommes-là portent tous
dans leur intérieur une âme blessée par le Mal.
Ces grands artistes-là sont des symboles de l’incompatibilité
entre la conscience et l’inconscience qui, très souvent, conduit à
l’extermination de la conscience – mais ironiquement, en même
temps, une autre nouvelle conscience apparaît après. 1.
Conscience pathétique ‘L’artiste qui est pathétique n’est pas un
pessimiste : il est celui qui a le courage d’accepter toutes les
doutes quand même les choses les plus terribles.
Il suivit Dionysos.’
Nietzsche
(Die Goïtzen – Dammerung 1889)
Les
photos du vieux Paris (Paris des intellectuels, Paris des amants, Paris
de Baudelaire, Paris de l’homme)
a la page suivante ont été photographiées par Eugène Atget
sous différentes facettes : ‘Les rues étroites et encaissées du centre historique avec leurs vieux
édifices et leurs somptueux hôtels particuliers d’avant la Révolution,
les places, les ponts et les quais de la Seine.’[12] Oui,
ce vieux Paris-là, pour Baudelaire, était le lieu sacré, le berceau
de la civilisation européenne, la ville lumière qui a accueilli et
embrassé toutes les inondations d’idées intellectuelles du monde.
Mais tout d’un coup Paris est changé, Paris est remplacé par
la modernité matérialiste. Dans
son malheur d’y voir perdre la perfection des valeurs spirituelles,
Baudelaire s’est affolé et éparpillé devant l’écroulement de
l’homme et de la civilisation moderne : ‘Paris
change ! Mais rien dans ma mélancolie N’a bougé ! Palais neufs, échafaudages, blocs, Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs . .
. Comme les exilés, ridicule et sublime, Et rongé d’un désir sans trêve ! Et puis a
vous.’[13] Dans
toute sa vie, Baudelaire n’est qu’une voile gonflée de vent,
flottant sur l’océan du néant avec son aspiration d’arriver à son
île idéal, mais cet île ne trouve que dans son imagination légendaire
– jamais atteint – et le poète souffre toujours de sa nostalgie, même
quand il est en train de
vivre dans son pays: il se sent tout à fait étranger, tout à fait
isolé, tout à fait désespéré :
‘J’ai
longtemps habité sous de vastes portiques . . .
C’est la que j’ai vécu dans les
voluptés calmes . . .
Le secret douloureux qui me faisait
languir.’[14] A
travers ces vers, nous réalisons qu’une forte nostalgie fait souffrir
le poète, la nostalgie d’une vie antérieure, dans le passé, une vie
que nous avons aussi, une vie que nous avons tous connue, une vie que
nous désirons retrouver et que nous souhaitons plus parfaite, mais
quand nous ouvrons nos yeux stupéfaits, nous avons conscience que nous
sommes dans une illusion de vie seulement. Le vers final de ce poème : ‘Le secret douloureux qui me faisait languir’ nous envoie une
impression de regret et de tristesse
sans limites de Baudelaire qu’il exprime avec les temps imparfait et
passé ‘j’ai longtemps
habité’ ‘ c’est là que
j’ai vécu’ et les termes ‘douloureux,
soleil couchant, languir.’ Ces expressions portent symboliquement une valeur de
tristesse, de mort, d’un
départ lugubre, lent, et nostalgique.
Est-ce que Baudelaire a envie de nous dire par là que ‘cette
vie idéale n’est seulement atteinte par le biais de la mort’ ? La
vie n’est seulement qu’un jeu.
Le paradis ou l’enfer sont aussi dans ce jeu.
Tout est un jeu, un jeu brutal et éphémère.
Désiré ou non, nous sommes tous attirés dans ce jeu ridicule.
Observant la vie avec les yeux d’un joueur de ce jeu de vie, c’est
la première conscience des âmes pathétiques. La vie n’est qu’un
jeu inutile et fatal, ni commencement ni fin, complètement vide. Avec
cette appréhension envers ce jeu de vie, Baudelaire accepte ce jeu
dangereux avec toute son énergie ;
il accepte les règles cruelles de ce jeu, même la mort ;
mais il n’accepte pas l’échec ; il souffre tant mais il refuse
l’entrée du paradis. Souffrant jusqu'à épuisé mais le poète garde toujours son
orgueil ; il marche toujours dans sa solitude du Moi, sans besoin
de consolation, pas même des promesses de Dieu d’en haut. C’est la
conscience pathétique. Par
rapport à l’homme ordinaire, le malheur et le bonheur se sont opposés
comme les deux ennemis – et l’homme court après le bonheur pour échapper
au malheur. Quant
à l’homme insolite, le bonheur et le malheur se coopèrent. Quant
à l’homme extraordinaire, le bonheur et le malheur ne font qu’un
seul. Mais
quant à l’homme surnaturel, le bonheur et le malheur n’existent pas :
ce n’est qu’une illusion. 2.
Conscience isolée Un
poète qui lit les œuvres de Baudelaire les comprendra mille fois plus
claires qu’un philosophe, un intellectuel ou un critique. Pourquoi
Baudelaire est-il si obscur, si difficile à comprendre ?
Parce que nous essayons trop à chercher, à analyser, à trouver
Baudelaire. ‘Frappez
et la porte ouvrira.’ Mais
ne frappez pas, s’il vous plaît, car l’âme de Baudelaire n’a
pas de porte. Si
vous voudriez comprendre Baudelaire, ne préparez rien, s’il vous plaît.
La majorité des critiques européens écrit presque une bibliothèque
pour expliquer Baudelaire – mais plus ils
expliquent, plus ils se heurtent à des murailles car ils ne
savent comment critiquer ou analyser Baudelaire. Les critiques européennes
inondent les bibliothèques pour expliquer les œuvres de Baudelaire,
mais plus elles expliquent, plus elles se heurtent à une muraille, car
elles ne savent comment critiquer ou analyser Baudelaire. Mais
pourquoi Baudelaire écrit-il des poèmes, des proses ?
L’homme qui s’appelle Baudelaire n’écrit pas. C’est sa solitude qui écrit.
Nous ne pouvons pas comprendre la solitude de Baudelaire car
chacun a son propre chagrin, sa propre solitude et chacun se comprend
lui-même. Personne peut pénétrer
jusqu’au fond de la tristesse des autres. Oui,
il n’y a pas de la métaphysique de Baudelaire ;
il n’y a que la solitude de Baudelaire.
Il n’y a aucun problème de Baudelaire ; il n’y a que
l’expérience de Baudelaire : ‘Pas problème mais seulement que
‘l’expérience,’ ‘la sensibilité,’ ou ‘le mystère’. Les
poèmes de Baudelaire expriment son expérience tragique des jours et
des nuits sans sommeil, dans un gouffre d’isolation ; et cette
terrible solitude a transformé Baudelaire en un étranger, un exilé,
un déraciné, un péché et un . . . animal.
Un étranger Un
étranger est un solitaire absolu.
Pourtant
il vit au milieu de la société, il se sent toujours perdu, isolé
comme dans un désert brûlant ou une cimetière froidie et terrifiée :
‘Multitude, solitude . . . qui
ne sait pas peupler sa solitude ne sait pas non plus être seul dans une
foule affairée.’ ‘Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière
ivresse de cette universelle communion.’ [15] Nous
pénétrons entièrement dans la solitude extrême de Baudelaire.
Nous descendons jusqu’au fond de son angoisse à travers la
lettre qu’il a écrit à sa mère le 6 mai 1861 : ‘Je
suis seul, sans amis, sans maîtresse, sans chien et sans chat, a qui me
plaindre. Je n’ai que le
portrait de mon père qui est toujours muet.’[16] Comme
Baudelaire est malheureux ! Comme
il est solitaire ! Comme nous sommes aussi solitaires !
Solitaire ! Solitaire absolu !
Solitaire dans son enfer d’âme !
Le Mal a dominé tout l’univers.
Le Mal a versé toute
sa colère sur l’humanité. Baudelaire
ne peut plus pleurer. Nous
non plus. Notre malheur est au bout.
L’étranger est un exilé de son paradis aimé. Un exilé Un exilé est un solitaire absolu. L’exilé,
il est debout ici mais où est son âme ?
Dans les nuages ci-dessus ?
Ou à l’horizon .
. . mais n’importe où, ses yeux regardent toujours vers son pays
natal. Quand va-t-il y
retourner ? Hélas ! L’Exil et le Royaume . . . L’exilé
se souvient autrefois quand
il est encore petit . . . son père, sa mère, sa famille . . . son
foyer bien aimé . . . Il n’oublie jamais la mort de son père.
Il n’oublie jamais le remariage de sa mère.
Il se souvient toujours qu’il est déjà échappé aux bras
chaleureux de sa mère et s’est trouvé seul, tout seul devant cette
porte immobile et froide de la famille.
Le mal d’un enfant abandonné lui suivre jusqu'à son dernier
souffle. Il se sent
toujours isolé, égaré, effrayé, plein d’angoisse . . . un exilé
terriblement malheureux et désespéré : ‘Quand
le ciel bas et lourd pèse comme une couvercle Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l’horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l’Espérance, comme une chauve-souris, S’en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris.’[17] Il
ne sait que crier : ‘Oh, mon Dieu en haut, mes jours sont tous
noirs et plus tristes que les nuits . . . je suis mal, je souffre, je
suis torturé . . . comment pourrais-je continuer a vivre dans cette
immense angoisse ? Il
n’y a que l’ennui et le dégoût de la vie dans ma pauvre âme.’ Un déraciné Un
déraciné est un solitaire absolu. Baudelaire
a espéré, a souhaité et peut-être a déjà prié de pouvoir vivre
simplement comme les autres : manger, boire, dormir, travailler . .
. mais en vain, il est déraciné et s’est noyé dans le tourbillon de
cette mer de vie. Il ne
pouvait pas vivre comme les autres.
Il est exilé, exilé dans un lieu lointaine, très loin de la
communauté humaine. Il est désespéré . . . tout est échappé, tout est échoué :
la vie, la littérature . . . tout, tout est échoué. Pourquoi ? Il
ne sait pas. Il ne sait
pas. Crier ? Pleurer ?
Ou pouffer de rire ? Il n’a plus de larmes à pleurer.
Il n’a plus de force à crier. Il ne peut pas rire non plus . .
. Il ne lui reste qu’un moyen, c’est : ‘Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie.’
Apollinaire – Zone Un péché Comme
nous avons déjà étudié, Baudelaire a grandi dans le tourbillon du
mal de son état d’âme. Il
pense toujours qu’il est un péché.
Pourquoi il est exilé ?
Pourquoi il est déraciné ?
Pourquoi il est abandonné ?
. . . Il ne sait pas. Pourquoi
les autres sont joyeux, libres, calmes . . . ils mènent une vie simple,
ordinaire, sans problème . . . mais lui, pourquoi il se sent toujours
oppressé, suffoqué, difficile à respirer, mal à l’aise, déraciné,
épuisé et étranger ? Peut-
être il est puni par Dieu ? Il
est un coupable mais ne sait pas son crime. Vivre
mais on ne sait pas a quoi vivre ? Aller mais on ne sait pas ou
aller ? Mourir
mais on ne sait pas la cause de sa mort et être condamné coupable mais
quel crime ? Ce
sont là toutes les significations de l’Irrationnel de la vie. Un animal L’étranger
ou l’exilé, le déraciné ou le péché est, comme Baudelaire pense,
un animal au milieu de la société humaine. Un jour, soudain réveillé,
l’exilé se trouve d’être transformé en animal.
Son corps est animal mais son esprit reste encore humain :
c’est cela lui torture, c’est cela lui fait tellement mal. ‘Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère,
aussi lourde qu’un sac de farine . . . mais la monstrueuse bête n’était
pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait
l’homme de ses muscles élastiques et puissants ;
. . . et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme . .
. Chose curieuse a noter, aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité
contre la bête féroce suspendue a son cou et collée a son dos ;
on eût dit qu’il la considérait
comme faisant partie de lui-même.’[18] Lire
Baudelaire (comme lire Rimbaud ou les autres génies irraisonnables), si
nous comprenons, nous comprenons tout de suite, sinon malgré beaucoup
d’efforts à lire et relire plusieurs fois, nous n’arrivons jamais
à comprendre Baudelaire. Baudelaire
(ou Kafka, Faulkner, Rimbaud, Mallarmé) n’écrit pas avec
l’intention à rendre ses œuvres difficiles ou extraordinaires à
comprendre. Si les œuvres
de Baudelaire sont inintelligibles, c’est parce que nous avons
l’intention à les rendre difficiles à comprendre ; car avant de
lire, nous avons déjà eu dans notre tête l’intention à découvrir
ce que Baudelaire ou les autres poètes ou écrivains voudraient dire .
. . Non,
il ne nous faut pas chercher a comprendre ou a découvrir quelque chose
dans les œuvres poétiques de Baudelaire, seulement nous y entrons
comme entrer dans une cimetière, un soir d’hiver.
Et puis nous réjouissons beaucoup de différents sentiments de
notre état d’âme : tristesse, agonie, mélancolie, doute, peur
. . . Si
nous essayons à analyser un génie extraordinaire comme Baudelaire,
nous le trouvons tout de suite irraisonnable ou ennuyeux avec beaucoup
d’illusions dans chaque mot, chaque vers de ses poèmes.
Il faut lire Baudelaire avec toute notre âme ; il faut
entrer dans Baudelaire avec toute notre solitude ; il faut
comprendre Baudelaire avec notre propre expérience de vie et du malheur. 3.
Conscience déclinée Le
renoncé
Tout le monde possède les mêmes besoins fondamentaux comme :
manger, boire, dormir, travailler, jouir, etc.
Les orientations les plus spirituelles comme les plus mauvaises
sont les résultats du progrès social ; la société a crée
l’homme. Pourtant il y a deux sortes d’humains : 1)
les hommes qui s’adaptent aux circonstances et les formules de la société.
Ces hommes -ci ont refusé leur ego; ils acceptent à sacrifier
leur âme pour s’adapter à la société où ils vivent ; c’est
pourquoi leur propre caractère et leur innocence naturelle sont déjà
perdus. Ils ne sont
plus eux-mêmes ; ils portent tous un masque.
Ils se soumettent devant les formules sociales ; c’est
pourquoi ils ne sont plus naturels et spontanés face à face avec la
vie. Comme un couteau non
tranchant, ils sont très faciles à contrôler.
Pas créatifs, ils mènent l’humanité aux spectacles tragiques
d’aujourd’hui. 2)
Au contraire ce sont des hommes conscients qui n’acceptent pas la
soumission. Peut-être on
pense qu’ils sont fous mais vraiment, ceux- ci n’acceptent pas les
formules ridicules sociales ; ils voudraient rechercher eux-mêmes,
leur dignité, leur propre âme. A
cause de cette raison, ils essaient à trouver la libération dans un
autre monde qui est plus pur, plus clair, plus humaine. Baudelaire
appartient à cette deuxième catégorie.
Il a refusé à vivre dans une société normale avec des
bourgeois hypocrites, des lâches et toutes ces formules compliquées.
Il commence à voyager vers un monde inconnu mais idéal pour échapper
le spleen. Il s’en va
n’importe où : ‘Cette
vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer
du lit . . . . En es-tu donc venue a ce point d’engourdissement que tu
ne te plaises que dans on mal ?
S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies
de la Mort. Allons plus
loin encore, encore plus loin de la vie . . . la monotonie, cette moitié
du néant . . . N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que
ce soit hors de ce monde !’[19] III.
L’itinéraire
vers l’infini Oui,
n’importe où pourvu que ce soit hors de ce monde ! Qu’est
ce que cela veut dire ? Qu’est
ce que signifie cette fuite dans les mondes imaginaires ; cette évasion
hors de la réalité ? L’infini
de Baudelaire est-il la Mort ? ‘Baudelaire
nous dévoile son mal, ses
espérances, ses défaillances et ses angoisses. Il nous décrit
l’homme confronté à la dualité de son existence, en lutte
continuelle entre le Ciel et l’Enfer, entre le Beau et le Laid, entre
le Bien et le Mal.’[20]
Les vers dans ‘l’Albatros’
expriment profondément la dualité de l’homme cloué au sol et
aspirant a l’infini :
‘Souvent,
pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux
des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.[21] Dans
le premier quatrain, nous remarquons : ‘L’albatros
est le symbole du poète, ‘les
hommes d’équipage’ représentent les hommes soucieux qui mènent
une vie ordinaire et monotone ; ceux qui cherchent simplement à
fuir l’ennui dans l’utile, ou ceux qui marchent vers la mort ;
‘le navire’ c’est notre
terre et ‘l’océan profond’
c’est l’univers. ‘Vastes oiseaux des mers’ :
l’oiseau-poète est grand et puissant avec l’envergure de ses ailes,
pourtant, il est capturé par les hommes sociaux car ils sont, les deux,
compagnons dans le même voyage de la vie, vers la mort, sur le bateau
de la terre : c’est la loi cruelle de la condition humaine.
‘Ce
voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est
comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant,
l’infirme qui volait !’
Le
contraste dans ce quatrain, décrit par les termes beau/laid, boitant/volait,
souligne ironiquement la faiblesse et l’impuissance du poète et son désir
de vaincre pour s’éloigner de la cruauté des hommes mais ‘ses
ailes de géant l’empêchent
de marcher.’ A
l‘image de l’oiseau, Baudelaire prétend qu’il est l’homme de
grands talents, un ange exilé dans ce monde des humains,
donc peu habile dans la vie monotone de tous les jours et espère
de s’évader vers le ciel de liberté ou trouver quelque chose de
Nouveau, peu importe qu’elle vienne du Ciel ou de l’Enfer.
Les vers dans la dernière strophe du
poème décrivent le drame du poète, la tragédie de Baudelaire:
‘Le
Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.’
Dans le monde de l’esprit, le poète est superbe et géant mais
ironiquement, c’est sa grandeur a fait sa misère ; sa grandeur
incroyable est son propre malheur. Et dans son horreur, Baudelaire
bascule et réagit en priant : ‘Ah ! Seigneur ! Donnez-moi la force et le
courage, De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !’[22] Ce
cri à Dieu, comme une expression violente de prière que notre poète a
crié pour échapper son désespoir ; mais pas de réponse de Dieu
d’en haut et Baudelaire, en rage ‘criant
a Dieu, dans sa furibonde agonie : ‘O mon semblable, o mon maître,
je te maudis !’[23]
Mais plus profondément, il
faut aussi comprendre que ce cri de détresse s’exprime comme un
souhait de supporter la désillusion après d’être plongé dans la
contemplation de l’infini ;’[24]
le poète éprouve soudain un nouveau sentiment de Renaître dans un nouveau magnifique monde et dans la grandeur de la Mort, le Moi se perd vite :
‘O
Mort ! Vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort !
Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme
de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis
de rayons !
Verse- nous ton poison pour qu’il
nous réconforte
Nous voulons, tant ce feu nous brûle
le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou
Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du
Nouveau !’[25] Le
voyage vers la Mort est un voyage exotique, un voyage mental, un ultime
voyage vers l’inconnu et le nouveau.
La Mort est le voyage suprême qui apporte le bonheur au poète.
‘Ce voyage extraordinaire
enlève l’ennui et le temps, il permet de reconstruire quelque chose .
. . La Mort mentale est une nouvelle source d’inspiration pour le poète.
La Mort est un remède au son mal-être et elle est présentée
ici comme l’espoir de l’homme pour reconstruire un nouveau monde.’[26]
La Mort ouvre à l’Idéal, à l’Infini, au vrai visage de l’homme,
à la transformation du spleen qui se dresse a nouveau. Pourquoi
la mort est-elle si infinie et si agréable à accueillir ?
Parce qu’elle offre à l’homme la chance à la contemplation
de « Soi » en
confrontation avec l’infini. Et
c’est à l’au-delà, dans l’infini, que le pauvre superbe poète
de notre temps a trouvé son vrai et immortel repos et bonheur comme il
a espéré de toute sa vie. IV.
Conclusion Dans
un style très romantique, imaginaire et aussi extraordinaire,
Baudelaire a répandu son éternelle
aspiration à bien vivre, sain et sauf, et de s’éloigner de
tous ses maux à travers des vers pathétiques mais pleins de sincérité
et de malheur. C’est
aussi le combat entre le spleen et l’idéal, entre le mal et le bien,
entre l’homme et le démon dans chacun d’entre nous, ceux qui sont
encore humains, qui souffrent devant la décadence de la moralité et de
l’éthique. La bonté et la perfection d’âme ont disparu dans le ténèbre
diabolique du progrès matériel. L’argent
a régné sur le monde et on a oublié toutes les valeurs spirituelles
que ses ancêtres avaient laissées. Je
ne peux pas comprendre Baudelaire si je n’expérience pas le spleen de
cette vie quelques jours avant d’analyser Baudelaire.
Ce sont les problèmes de ma famille mais lorsque je me suis
heurtée à l’échec de mon état d’âme avec tant de souffrance
mentale et physique, je suis arrivée à comprendre le Mal
de Baudelaire. Je lui
comprends mais je ne suis pas sa voie.
Je réalise la cause de mon malheur et je ne m’enfuis pas.
Je ne me plains de personne, ni de Dieu, ni de moi-même. Nous sommes tous des victimes de notre ignorance, mais à la
différence de Baudelaire qui dessine un trait solide séparant le bien
et le mal, le ciel et l’enfer . . . je fusionnerai les deux en un seul
car tout cela est simplement notre illusion. Dans
ma conscience éveillée, j’ai prié pour Baudelaire. Bibliographie : 1)
Baudelaire. Les Fleurs du Mal.
Editions Gallimard, 1972 et 1996. 2)
Baudelaire. Le Spleen de Paris –
Petits poèmes en prose. Librairie
Générale Française, 2003. 3)
Robert Kopp. Baudelaire – Le soleil
de la modernité. Découvertes Gallimard, 2004. 4)
Taschen. Le Paris d’Atget.
Icons, 2004. 5)
Pham Cong Thien. Nouvelle
conscience dans la philosophie et l’art. Dai Nam Publishing Co.,
California, 1987. 6)
www. bac.commentaires/Baudelaire.baudel26.htm 7)
www.chez.com/bacfrançais/levoyage.html 8)
http://teamalaide.free.fr/baudelaire/vieanterieure.htm 9)
www.crtiqueslibres.com:critiquesdeslivres.
[1]
Baudelaire. Les Fleurs du Mal. Gallimard,
1996. page 43. [2]
Les Fleurs du
Mal. www. Chez.com/bacfrançais/html [3]
Robert Kopp. Baudelaire- Le soleil noir
de la modernité. Gallimard,
2004. page 111. [4]
Ibid. page 24. [5]
Baudelaire. Le
Spleen de Paris. Librairie
Générale Française, 2003. page
70. [6]
Robert Kopp. Baudelaire: Le soleil noir de modernité. Gallimard, 2004. Page
110. [7]
Baudelaire. Les Fleurs
du Mal. Gallimard, 1996. Page 84. [8]
Baudelaire. Le Spleen de Paris.
Librairie Générale Française, 2003. Page 110. [9]
Ibid. page 33. [10]
Baudelaire. Les Fleurs du Mal.
Gallimard, 1996. Page 147. [11]
Ibid. Page
160. [12]
Eugène Atchet. Le Paris d’Atget. Taschen, 2004 [13]
Baudelaire, Les Fleurs du Mal. Gallimard, 1996. page 120. [14]Ibid.
pp. 44 – 45. [15]
Baudelaire. Le Spleen de Paris. Librairie
Générale Française, 2003. page
90. [16]
Rober Knopp. Baudelaire, le soleil de la modernité. Gallimard, 2004. page
14. [17]
Baudelaire . Les
fleurs du Mal. Gallimard,
1996. pp 106- 07. [18]
Baudelaire. Le Spleen de Paris.
Librairie Générale Française, 2003.
page 74. [19]
Ibid. pp 206-07. [20]
Critiqueslibres.com: critiques de livres [21]
Baudelaire Les Fleurs du Mal. Gallimard, 1996. page 36. [22]
Ibid. page
154. [23]
Ibid. page 172. [24]
Critiqueslibres.com: critique des livres. [25]
Baudelaire. Les
Fleurs du Mal. Gallimard,
1996. page 173. [26]
www.chezcom/bacfrancais/le
voyage.html
|