Guillaume Apollinaire

 

                                   (1880-1918)

           La fuite du temps et  l’impermanence de l’amour                                                   dans

                                    Le Pont Mirabeau  

                               Par Thich nu Minh Tam

            
                  

                         Plan

I.  Brève introduction sur le poète

II. Différence entre Apollinaire et les autres poètes modernistes

III. L’impermanence du temps et de l’amour dans Le Pont Mirabeau

V.    Conclusion

    

                       
      

 

 

 

          I. Brève introduction sur le poète

            Par ses origines et sa mode de vie, on dirait qu’Apollinaire est un homme ‘cosmopolite, international.’ Nous ne savons simplement pas comment le qualifier : sa mère est polonaise, son père est italien; d’abord Apollinaire avait la nationalité russe, après il  changea pour la nationalité française ; il est né  à Rome, étudiait à Monaco et en France puis vivait en Allemagne et menait une vie errante dans tous les pays d’Europe.  Il aimait une Anglaise, publiait ses poèmes sur des journaux allemands et engageait volontairement dans tous les mouvements artistes et littéraires en Europe au début du 20ème siècle, et comme Blaise Cendrars, Apollinaire est un aventurier qui embrasse l’univers comme son pays maternel.

            Apollinaire est né à Rome le 26 août, 1880, de son vrai nom Guillaume Albert Wladimir Alexandre Apollinaire Kostrowitzky.  Il se montrait très intelligent depuis son enfance.  Il commença à écrire des poèmes  à l’âge de 17 ans, cependant il a quitté ses études sans obtenir le baccalauréat et s’engageait dans la vie des artistes.  Apollinaire n’est pas pieux mais très naïf, exubérant et trop passionnant dans l’amour.  Les jolies femmes sont toujours des protagonistes dans ses poèmes comme Louise de Coligny Châtillon (Poèmes à Lou).

             En 1914, il s’engage dans l’armée et se porte volontairement  pour le front et est nommé brigadier.  Malheureusement, il est grièvement blessé par un éclat d’obus en 1916 et par la suite, très déçu par le refus de Louise, son amante charmante ; mais après pas trop longtemps dans un voyage en train, il se réjouit avec la présence aimable de Madeleine Pages dont il  aurait voulu l’épouser.  Cependant, on ne sait pas la vraie raison, en mai 1918, il se marie avec Jacqueline Kolb, ‘la jolie rousse’.  Malheureusement,  atteint par la grippe espagnole, il a quitté la vie le 9 novembre 1918 à l’âge de 38.  Sa mère et son frère le suivent de près dans sa mort, en 1919.

            Guillaume Apollinaire témoigna des découvertes avant-gardistes de son temps et portant parole de la modernité, il est le précurseur du surréalisme.

            Quelques œuvres typiques dans le trésor littéraire d’Apollinaire :

 

- Les exploits d’un jeune don Juan               - Poèmes à Lou           

- Calligrammes                                           - Le poète assassiné

- L’enchanteur pourrissant                            - Alcools

- L’Hérésiarque et Cie                                   - Les onze mille verges

- Le guetteur mélancolique                          - Cortège d’Orphée

- La Phalange                                              -  Le Bestiaire

- Les peintres cubistes (etc.)

 

            II. Différence entre Apollinaire et les autres poètes modernistes

           Apollinaire est grand, robuste et plein de fierté mais son visage a l’air triste, surtout ses yeux, les yeux rêveurs et lamentables.  Jean Cocteau dit qu’Apollinaire avait des yeux ronds du rossignol ; André Billy exprime qu’Apollinaire était un bon vivant, un amateur de raretés et de curiosités, un dilettante, un raffiné, etc.  Gertrude Stein aime tant Apollinaire.  Elle a dit qu’Apollinaire était très gentil, très attiré et très intéressé.  Il est extrêmement brillant . . .

            Si nous avons du temps à relire les mémoires de Francis Carco, de Faure Favier, de Toussaint Luca ou André Rouveyre  ou André Salmon, de Vlaminck, etc. nous réalisons que tous les amis d’Apollinaire l’adorent.  Pourtant il est un ‘poète avant-gardiste,’ ‘un homme singulier,’ Apollinaire n’est pas arrogant et insoumis comme Rimbaud ; il n’est pas non plus un poète maudit et hystérique comme Baudelaire, Antonin Artaud ou Ezra Pound.  Souvent les poètes ne sont pas très actifs, mais Apollinaire lit beaucoup, mieux que les autres élites comme Eliot, Kenneth Rexroth, cependant ses poèmes ne portent pas l’air savant, au contraire ses vers sont naturels et lyriques.

            Devant la modernité industrielle et technique, Apollinaire ne proteste pas ; il n’est pas un homme révolté ; il ne se sent pas exilé, déraciné ou isolé comme Melville, Kafka ou Baudelaire ; il n’a pas des sentiments tragiques comme Unamuno, Strindberg.  Devant la guerre, différent à Hermann Hesse, Romain Rolland ou Bertrand Russell, les shrapnels sont pour lui magnifiques comme les feux d’artifice :

                  Un obus éclatant sur le front de l’armée

                  Un bel obus semblable aux mimosas en fleurs’ (Poèmes à Lou)

      Les surréalistes ont proclamé Apollinaire, Rimbaud et Lautréamont les ‘avant-gardistes, les pères de la poésie moderne ‘.  Avec Rimbaud, Blaise Cendrars, Max Jacob et Lautréamont, Apollinaire ouvrit parfaitement les horizons immenses pour la poésie moderne mais il ne vit pas dans l’enfer, il n’est pas troublé ou devenu fou comme Rimbaud ou Lautréamont, il souffre aussi mais ses souffrances ne lui causent pas la folie,  le suicide ou l’abandon des travaux, au contraire,  plus Apollinaire souffre, plus il compose.

      En général, nous réalisons que :

-         Apollinaire est naïf, il ne révolte pas, il n’est jamais perdu.  Apollinaire ne s’occupe pas de haïr la guerre, la civilisation, l’industrie mécanique ou la modernité urbaine.

-         Apollinaire est un grand savant mais il ne produit pas des poèmes philosophiques ou métaphysiques comme la plupart des modernistes.

III.           L’impermanence du temps et de l’amour dans Le pont Mirabeau

            Parlant d’Apollinaire sans aborder de l’Amour signifie qu’on n’a dit rien.  Il y a des personnes qui sont nées seulement pour aimer et leur vie est tellement influencée par les femmes.  Apollinaire appartient de ce genre d’homme.  L’amour a influencé décidément toute sa vie et ses œuvres.  Pour lui, la Vie, la Poésie, et l’Amour se sont fondus en un seul.  La vie est l’amour, toutes les choses emmènent à l’amour.  Apollinaire devient immortel grâce à ses amours enflammés avec Anne, Marie, Madeleine ou Louise, etc.  Toute sa conception de la vie ou de l’univers tourne autour d’un centre : la femme : il a composé mille poèmes uniquement pour glorifier la femme.  Si nous lui demandions ce qu’est la vie,  il n’hésiterait  pas à répondre que ce serait l’Amour. Et la poésie ?  Ce serait mon amante.  La philosophie ?  Ce serait les mots tendres et doux des amants.

            Toute sa vie tourne autour des chevelures des femmes, même pendant la guerre, il ne s’occupe de rien, il rêve, rêve toujours à ses amants et écrit des vers lyriques pour elles :

                        ‘La nuit                                              

                        S’achève                                              est Lou

                        Et Gui                                                 on est en guerre

                        Poursuit                                              mais Gui

                        Où tout                                                n’y pense guère   (Poèmes à Lou)

            Apollinaire ne tourmente pas la vie, il ne s’occupe pas de la recherche de Dieu car pour lui, Dieu ou la vie est Anne, Marie, Louise, ou La Jolie Rousse.  C’est pourquoi il ne fuit jamais la vie comme Kafka, Hemingway.  Il s’attache à la vie ; il la dévore comme une pêche fraîche ; il la boit passionnément comme un alcool brûlant :

                        ‘Et tu bois cet alcool brûlant

                        Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie’      (Zone dans Alcools)

            Pour Apollinaire, la vie est l’amour.  Pour lui, tout est sans frontière : la vie, la poésie, et l’amour se mélangent en un seul Un: l’infini et le fini, l’intérieur et l’extérieur, le phénomène et la noumène, le blanc et le noir, la guerre et la paix, l’essence et l’existence, en-soi et pour-soi, la laideur et la beauté, logique et illogique . . . tout s’est associé, tout se réunie ensemble dans un seul Un.  Et qu’est-ce que c’est ce seul Un ?  C’est l’amante, c’est l’Amour – quand les deux amants se réunirent ensemble, l’univers s’allie, le désordre devient l’ordre, le seul un devient unique, et l’un est la surréalité.  Apollinaire a crée le mot ‘surréalité’ et ensuite le mouvement surréaliste découvrit le désert isolé des pensées humaines.

            La vie et la mort sont tous un.  La réalité et l’imagination sont tous un.  Le passé et le futur sont tous un. Quand deux deviennent un seul, toutes les contradictions finissent.  Je suis la vie.  Je suis le son et la lumière.  Je suis la chair des hommes :

            ‘Je suis la vie . . . je suis le son et la lumière

            Je suis la chair des hommes . . .’  (Apollinaire - Poèmes retrouvés)

            Quand deux devient un seul, nous pouvons provoquer et défier même la mort et nous pouvons appeler soir le matin, noir le blanc . . .

            ‘Et liés l’un à l’autre en une étreinte unique

            Nous pouvons défier la mort et son destin

            Quand nos dents claqueront en claquement panique

            Nous pouvons appeler soir ce qu’on dit matin’   (Poèmes à Lou)

            ‘Me voici devant tous un homme plein de sens

            Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître.’ (Calligrammes, 1918)

            Apollinaire idole l’Amour ; il est naturel et spontané comme un enfant, pas comme Kafka qui est blasé devant les désirs charnels immondes,  Apollinaire reste toujours ‘pur et clair’ comme le ciel bleu :

            ‘Tu peux défier ma volonté sauvage

            Je peux me prosterner comme vers un autel

            Devant ta croupe qu’ensanglantera ma rage

            Nos amours resterons purs comme un beau ciel.’ (Poèmes à Lou)

          Après Zone dans Alcools, nous trouvons Le Pont Mirabeau ; tous les deux poèmes sont immortels mais ‘le style lyrique’ est exprimé tellement plus clair dans le Pont Mirabeau que dans l’autre.  Le Pont Mirabeau appartient à la tradition lyrique de la poésie française, il est un extrait du recueil Alcools paru en 1913, époque de la rupture avec Marie Laurencin.  Le Pont Mirabeau a pour cadre Paris comme Zone qui le précède.  Dans Le Pont Mirabeau, nous trouvons le style ancien et traditionnel d’amour, le thème de la rupture, la fluidité de l’eau et la solidité de la pierre du pont.

            Pour mieux comprendre le thème de la fuite du temps, de l’amour éphémère dans Le Pont Mirabeau, il nous faut analyser le texte :

            a) Plan du poème :

1ère strophe : de vers 1 – 6 : le pont Mirabeau est le lieu précis de l’amour entre le poète et son amante.  C’est son lieu de souvenir amoureux et souffrant.

2ème strophe : de vers 7 – 12 : le poète se rappelle des jours sur le pont, en promenade avec son amante.

3ème strophe : de vers 13 – 18 : la fuite de l’amour.  La Seine est le symbole de la fuite, de l’impermanence, de la vie éphémère.

4ème strophe : de vers 19 – 24 : la fuite du temps perdu et de l’amour fané.  Le poète se retrouve seul, plongé dans ses souvenirs malheureux.

            b) La forme poétique du poème :

               Apollinaire a choisi la forme des dix syllabes (le décasyllabe), 4 quatrains et refrain pour composer le poème.

                Forme : de vers 1- 4 : 10/4/6/10

               Sous/ le /pont/ Mi/ra/beau/ cou/le /la /Seine/

               Et/ nos /a/mours/

               Faut/-il /qu’il /m’en/ sou/vienne/

               La/ joie/ ve/nait /tou/jours/ a/près/ la/ peine/

               Refrain : vers impairs de 7 syllabes (heptasyllabes)

               Vien/ne/ la/ nuit/ son/ne/ l’heure/

               Les/ jours/ s’en/ vont/ je/ de/meure/

               Circularité du poème :

               Le 1er vers répète à la fin : «  Sous le pont Mirabeau coule la Seine »

               La répétition du refrain : le refrain qui se répète nous donne une impression de monotonie, de complainte, d’angoisse, de la souffrance, de la nostalgie du poète :

               Les mains dans les mains restons face à face

               L’amour s’en va comme cette eau courante

               Comme la vie est lente

               Vienne la nuit sonne l’heure

               Les jours s’en vont je demeure

               Le thème du texte décrit le caractère éphémère de l’amour et la fuite du temps.  Malgré le sujet ‘l’Amour’ est ancien et traditionnel, Apollinaire a utilisé magnifiquement le temps ‘présent’ qui signifie la vérité générale, le présent éternel et immuable de la vie, de l’univers ; et aussi l’absence de ponctuation dans le texte exprime l’ambiguïté en multipliant les sens possibles et la fluidité de l’eau et du temps qui coule, sans arrêt ; seul le pont est immobile et il n’y reste que le poète.  La Seine, ici,  devient le symbole des amours passagers ou peut-être le caractère changeant des filles et le pont Mirabeau représente la solidité invariable, la fidélité des hommes et dans le texte c’est Apollinaire qui reste immobilisé, solitaire et malheureux en regardant l’eau qui coule comme le métaphore du temps qui passe sous le pont inerte.  Le pont ici symbolise aussi l’intermédiaire entre le passé et le présent, entre la vie et l’éternité.

               Les vers les plus lyriques et merveilleux dans le Pont Mirabeau sont ceux-ci :

               Les mains dans les mains restons face à face

               Tandis que sous

               Le pont de nos bras passe

               Des éternels regards l’onde si lasse

               Vienne la nuit sonne l’heure

               Les jours s’en vont je demeure’

               Le poète se souvient des jours d’autrefois ici, sur le pont, il a embrassé son amante, les mains dans les mains, face à face, leurs bras enlacés comme les bras du pont et sous ce pont de bras, l’onde de leurs éternels regards passe comme l’eau qui coule si lentement sous le pont. 

               Le Pont Mirabeau finit tragiquement avec des vers :

               ‘Passent les jours et passent les semaines

               Ni le temps passé

               Ni les amours reviennent

               Sous le pont Mirabeau coule la Seine

               Vienne la nuit sonne l’heure

               Les jours s’en vont je demeure’

               Les jours, les semaines, les mois, les années passent . . . le temps extérieur passe mais le temps intérieur dans l’âme du poète ne passe jamais.  Tout s’en va et  il ne reste que lui seul, le poète, désespéré et triste, qui ‘demeure’ sur le pont Mirabeau en regardant l’eau qui coule froidement comme sa propre vie monotone, sans joie ni bonheur.  A travers ces vers tragiques, on trouve le lien comme le destin entre l’eau, la vie humaine, le temps et l’amour. Tout est impermanent, tout ne se prolonge jamais, tout est éphémère malgré l’espérance et les efforts du poète pour revivre l’amour au présent quand il utilise le présent de l’indicatif ‘restons’ dans le premier vers du poème mais c’est est inutile, personne ne peut attraper le temps perdu ou l’impermanence des amours de la vie humaine.

               IV. Conclusion

            Le Pont Mirabeau est un exemple d’une nouvelle écriture poétique  et lyrique sous la forme des pairs et impairs de sept syllabes, de dix syllabes et surtout l’absence de ponctuation qui permet une renaissance surréaliste de la poésie française.  Sous la plume talentueuse et distinguée d’Apollinaire, le rêve et la réalité ne sont pas différents l’un de l’autre et lorsqu’il n’y a pas de frontière entre les deux, la surréalité apparaît.  Et aujourd’hui, après avoir relu Apollinaire, j’imagine à revivre les tendres souvenirs de ma jeunesse dans le berceau des vers amoureux et tragiques d’Apollinaire ou dans les romans de William Saroyan ou de Constant Gheorghiu.  Je surpasse le temps, j’oublie tous les problèmes de la vie ; le malheur est absent et il ne reste que le bonheur, le Vrai Amour de l’homme pour l’homme.

               Prions pour tous.